Pensé comme un cercle ouvert où chaque main compte, le Kin Ball....
a grandi dans l'idée simple et belle que l'on ne joue jamais seul. Et pourtant, dans cette danse à trois couleurs, une autre énergie s'invite désormais : celle d'une discipline qui cherche à se dépasser sans perdre l'âme généreuse de ses débuts.
"La pierre n'a point d'espoir d'être autre chose qu'une pierre. Mais de collaborer, elle s'assemble et devient temple." C'est ainsi qu'Antoine de Saint-Exupéry formule la sagesse humaniste dans son œuvre posthume "Citadelle" parue en 1948 : l'homme n'existe vraiment que par les liens qu'il tisse. S'il est bien quelqu'un en qui cette philosophie trouve son reflet le plus fidèle, c'est bien Fabrice Denhez. Le gymnase résonne d'un souffle sourd lorsque le ballon géant retombe au sol. Il est 18 heures un mardi de février et Fabrice Denhez traverse la salle d'un pas tranquille, celui de quelqu'un qui connaît chaque craquement du parquet, chaque hésitation dans les regards des jeunes. Il s'arrête, observe, corrige un placement, encourage un geste. Rien de spectactulaire : juste une présence, solide, constante. C'est dans ces instants-là que son parcours prend tout son sens. Bien avant d'être "Monsieur Kin Ball" à Maubeuge, Fabrice a passé les années 2000 dans les couloirs des établissements scolaires, en qualité de conseiller principal d'éducation, à apprendre ce que les livres n'enseignent pas : comment un adolescent se ferme, comment il s'ouvre, comment une parole peut relever ou blesser. Ce sont ces années de terrain, de tensions parfois, de confidences arrachées au détour d'un couloir, qui ont façonnées son regard. Un regard qui ne juge nullement mais accueille avec bienveillance.
Quand il découvre le Kin Ball, ce n'est pas un simple sport qu'il voit en lui. C'est un langage. Un langage où l'on doit appeler l'autre pour pouvoir exister soi-même, où l'on ne peut pas gagner seul, où la coopération n'est pas une option mais une règle. En 2016, il créé le Kin Ball Club Maubeuge Val de Sambre (KCMVS). Véritable pilier du club, ce président fondateur, y apporte ce qu'il sait faire : structurer, rassurer, donner du sens. Puis vient 2017, l'année du pari fou. Celui consistant à organiser un open international dans une ville qui découvre à peine la discipline. Les obstacles s'accumulent : budgets incertains, logistique à inventer, sceptiques à convaincre. Mais Fabrice avance comme il a toujours avancé : pas après pas, sans bruit mais avec une obstination calme qui finit par déplacer les lignes. L'évènement voit le jour. Les équipes étrangères découvrent à leur tour "le clair de lune à Maubeuge" et foulent le sol maubeugeois. Le ballon géant devient un pont entre les langues, les cultures, les histoires. Dès cet instant, Fabrice comprend que le Kin Ball peut s'avérer être un horizon et pas seulement un jeu.
Les années qui suivent (entre 2018 et 2021) sont plus rudes. Le club traverse des zones de turbulences : effectifs qui fondent, salles qui manquent, projets qui s'essouflent. Puis, la crise sanitaire coupe les élans et isole les jeunes. Beaucoup auraient renoncé. Fabrice, lui, tient bon la barre. Il conserve le lien, réivente les séances, conserve le club en vie. Ces années de résistance révèlent une autre facette de son engagement : la capacité à rester debout dans la tempête. Lorsque les gymnases rouvrent en 2021, il relance la machine. Il tisse des partenariats, crée des passerelles entre jeunes de l'Agence nationale pour la Formation Professionnelle des Adultes (AFPA), de la Promo 16-18 (dispositif national destiné aux jeunes de 16 à 18 ans décrochés du système scolaire et sans emploi ni en parcours de formation), de l'Association Laïque pour l'Education, la Formation, la Prévention et l'Autonomie (ALEFPA). Des têtes et des regards se relèvent, des équipes se forment à nouveau, des dynamiques renaissent à la vie. Entre 2022 et 2024, le Kin Ball devient un refuge, un laboratoire de confiance, un terrain où l'on apprend à se tenir ensemble.
Et, aujourd'hui, dans ce gymnase où le ballon roule encore, Fabrice Denhez n'est plus seulement un président de club. Il est un tisseur de cohésion. Un homme qui transmet une manière d'être ensemble, qui transforme un ballon géant en un outil de rencontre, qui fait du Kin Ball un langage commun. Un homme qui n'a jamais cherché la lumière, mais qui éclaire ceux qui le suivent. Sous sa houlette, des adolescents qui n'osaient pas lever la main en classe, ont appris à lever une association, à écrire des statuts, à défendre un projet, à prendre conscience que leur voix comptait. Ils ont découvert que créer, c'est déjà se créer soi-même.Dans les gymnases, on les voit à présent revenir un peu plus grands et surtout un peu plus sûrs d'eux-mêmes, pour, à leur tour, transmettre. Ils expliquent les règles aux plus petits, avec cette douceur de ceux qui savent ce que c'est d'avoir été guidés. Ils montrent comment porter le ballon, comment appeler une équipe, comment rire ensemble quand tout s'emmêle. Et dans ces gestes simples, il y a la trace de ce qu'ils ont reçu : la patience, la confiance, le droit à l'erreur, la joie de faire corps.

Fidèle à son humilité, Fabrice Denhez (au fond, à droite) s'efface presque de la photo, préférant mettre en avant les jeunes qui lui doivent tant. Photo : DR
C'est, doté d'une profonde et sincère humilité qui le caractérise si bien, que Fabrice Denhez retrace son parcours de formateur : "Je dirais les choses simplement, parce que tout cela est né d'un moment presque anodin, un voyage, une découverte, et que jamais je n'aurai imaginé ce que cela deviendrait. En 2015, j'ai emmené un groupe de jeunes en difficulté assister à la Coupe du Monde de Kin Ball à Torrejón de Ardoz près de Madrid. Ils n'avaient jamais voyagé aussi loin, ni jamais vu un évènement international. Et là, dans cette salle immense, ils ont vu jouer Alain Polin, ancien international français. Ils l'ont vu performer, s'engager, se dépasser. Je me souviens de leurs yeux : quelque chose venait de s'ouvrir. Je crois que c'est ce jour-là qu'ils ont compris que ce sport pouvait être plus qu'un jeu. Une porte. Une trajectoire. Une possibilité. À notre retour, je leur ai proposé de créer une association. Pas pour faire joli, pas pour remplir un dossier : pour qu'ils deviennent acteurs. Pour qu'ils apprennent à organiser, décider, écrire, défendre une idée. Je les ai accompagnés, mais ce sont eux qui ont tout porté : les réunions, les statuts, les projets, les entraînements. Je les ai vus grandir à une vitesse folle. Des jeunes que l'on disait en difficulté se sont mis à prendre la parole, à proposer, à s'engager. Je n'ai fait que tenir la lampe, ce sont eux qui ont avancé. Aujourd'hui, ce qui me touche le plus ce n'est pas qu'ils aient appris, c'est qu'ils se donnent. Ils sont appelés dans les écoles pour enseigner aux plus petits les règles du kin ball. Ils arrivent avec leur calme, leur patience, leur histoire. Ils montrent comment tenir le ballon, comment appeler une équipe, comment jouer ensemble. Et les enfants les regardent comme eux regardaient Alain Polin à Madrid : avec admiration, envie et cette petite étincelle qui dit : moi aussi, peut-être... Je le dis sans fausse modestie : je n'ai rien fait d'extraordinaire. J'ai juste cru en eux quand d'autres les avaient déjà rangés dans des cases. J'ai essayé de leur offrir un cadre dans lequel ils puissent se révéler. Le reste leur appartient : le courage, la persévérance, la capacité à se relever. Si j'ai une fierté, elle est là : les voir transmettre à leur tour. Les voir devenir des repères pour d'autres et prouver, par leur simple présence, que personne n'est condamné à rester dans l'ombre."
Vice-champion du monde en cette journée du 22 août 2015 (jour de la Saint Fabrice...), derrière le Japon, la République Tchèque complétant le podium, au Pabellón Déportivo Zona Centra "José Antonio Paraiso", devant une foule compacte d'un millier de personnes, Alain Polin est un pionnier du kin ball français, reconnu à la fois pour son rôle de formateur et pour ses performances sportives. Son palmarès est donc autant sportif que pédagogique, et c'est cette double dimension qui en fait un modèle pour les jeunes et un repère pour les éducateurs comme Fabrice Denhez.
David Scavennec






